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Semaine normande de la recherche participative Santé Social et Médico-social

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Note de cadrage

Une façon d’envisager la production de savoirs

La question de la participation des « citoyens ordinaires » à la science est aujourd’hui un enjeu de première importance pour la recherche, notamment dans les domaines du « travail sur autrui »1 comme la santé ou le travail social. Les pratiques plurielles regroupées sous le vocable de « recherche participative » entendent, en effet, construire une alliance originale entre science et société en mettant les citoyens en position d’interroger les effets réels de la première sur la vie quotidienne. Plus fondamentalement, la « recherche participative » pose la question des manières dont sont construites les connaissances de façon radicale. Elle rompt avec une vision des citoyens comme « masse ignorante » et une relation uniquement descendante entre scientifiques et « populations » en envisageant la production d’une intelligence collective en même temps que de nouveaux outils démocratiques potentiellement incubateurs d’innovations et de transformations sociales pouvant servir l’intérêt général. En incluant les citoyens dans le processus de production de savoirs, la « recherche participative » permet ainsi aux praticiens, habitants, etc., de construire une relation critique, mais également de confiance, avec le monde de la recherche. D’un point de vue épistémologique, la production scientifique est alors susceptible d’être plus descriptive, expérimentale et opérationnelle.

L’idée de la co-production de savoirs incluant des scientifiques, des citoyens et des professionnels n’est pas nouvelle, mais elle demeure controversée. Schématiquement, il y a d’une part, une vision enthousiaste qui y voit la possibilité de formes d’ouverture du champ scientifique et de démocratisation de la production de savoirs, et d’autre part, une vision plus sceptique qui interroge la qualité des données récoltées ou la légitimité de la place octroyée aux acteurs « non-scientifiques » dans ces processus. Néanmoins, les méthodes de recherche dites « participatives », « interventionnelles » 2  ou « citoyennes » ont un point commun : il ne s’agit pas de transformer le citoyen ou le praticien en chercheur, mais de créer des conditions de participation de milieux composites où chacun apporte sa contribution à la production de connaissances tout en restant lui-même. Il s’agit alors de mettre en œuvre des processus qui partent du principe que la coopération entre ces différents milieux favorise des innovations ayant de potentiels effets sur le réel.

Des méthodes plurielles

Dans la pratique, il y a une variété de stratégies et de domaines de recherche concernés par les « méthodologies participatives ».

Parmi les plus emblématiques, les travaux de recherche-action (PAR : Participative Action Research) se réfèrent à une démarche popularisée par Kurt Lewin3 dès la fin des années 1940. L’objectif est de transformer la réalité sociale à partir d’idées et d’orientations obtenues au travers d’une démarche collaborative impliquant chercheurs, praticiens, salariés, usagers des services, etc. : « Le chercheur, ici, intervient à des fins de changement, il entend en même temps produire un savoir et contribuer à transformer la situation et les relations entre acteurs. Sa recherche est effectuée dans des situations réelles, au sein d’un groupe concret, dans une entreprise par exemple, avec l’idée que la recherche et l’action, la production de connaissances et le changement concret relèvent d’une seule et même activité pratique4 ». La caractéristique de la recherche-action est donc l’aspiration au changement. Elle suppose la volonté tant des parties prenantes que des chercheurs que la recherche serve la transformation des pratiques.

Mais les méthodes participatives peuvent également être mobilisées sans que les participants n’envisagent d’emblée une utilité pratique. Ainsi, la « sociologie de l’action » et la méthode de l’intervention sociologique développées par Alain Touraine entre les années 1960 et 19805, considèrent que la recherche « élève la capacité de réflexion et de là celle d’action des acteurs, sans que la relation du chercheur et des acteurs ait à déboucher sur des changements immédiats, ou directs, dans l’action6 ». Dans un autre registre, certaines méthodes de « recherche participative » envisagent la recherche comme un moyen de surmonter les structures du pouvoir des groupes « marginalisés », « minorisés », « fragilisés » ou « subalternes ». Il s’agit ici de mobiliser des individus ou des groupes qui, du fait de leur situation de « dominés », ont des difficultés à faire valoir leurs visions. La recherche participative « communautaire » (Community-Based Participatory Research (CBR ou CBPR)) a ainsi pour particularité de chercher à construire des connaissances dans un processus de compréhension mutuelle et d’empowerment des personnes directement concernées.

Dans la pratique, il existe un foisonnement d’activités de recherches plus ou moins ouvertes aux dynamiques de co-construction des savoirs dont il est difficile de faire l’inventaire exhaustif. Par exemple, aujourd’hui, l’usage des TIC permets de faciliter la participation des citoyens-usagers des services et d’étendre les possibilités de recueil de données quantitatives et/ou qualitatives utiles à la recherche (big data, etc.). La « recherche participative » n’est donc pas un ensemble statique et unifié. Plus qu’un type de recherche spécifique, il s’agit d’un spectre pluriel de méthodes de recherche qui s’appuient à des degrés divers sur des principes de participation, d’ouverture, de communication et d’appropriation du processus de production de savoirs par les sujets étudiés/participants. Des méthodes privilégiant le « bénévolat scientifique » à celles incluant les « publics » à toutes les étapes du projet de recherche, les relations entre les parties prenantes de la recherche sont susceptibles de varier fortement7. Différentes méthodes peuvent d’ailleurs être mobilisées conjointement dans un même programme de recherche. Leur dénominateur commun est de renouveler les perspectives sur les domaines étudiés et ouvrir la voie à la découverte de nouveaux aspects.

Des questionnements

Lors de « la Semaine Normande de la recherche participative Santé Social et Médico-social », nous voudrions interroger ce qu’il en est de la recherche participative dans le champ social, médico-social et de la santé :

Quelles sont les travaux et expérimentations ayant trait à la « recherche participative » menés par les acteurs de l’observation et de la recherche ? Quelles sont les cadres (institutionnels, financiers, etc.), les contextes, les domaines au sein desquels ils sont mis en œuvre ? Quelles sont les conditions qui rendent possibles ces travaux ? Quelles sont les méthodes privilégiées et quels en sont les objets ? Avec quelles ambitions, quelles pratiques d’implication des « citoyens ordinaires », professionnels-praticiens, « usagers » des services, etc., ces recherches sont-elles menées ? Quels sont les résultats et les impacts réels de ces travaux ? A partir du moment où la « recherche participative » et « interventionnelle » suppose la volonté des participants de communiquer leurs propres points de vue, opinions et expériences, comment ces travaux réussissent-ils à construire des « espaces préservés » de discussion, de co-élaboration ? Comment définissent-ils et mobilisent-ils le « collectif », la « communauté », notamment lorsque les groupes concernés ont une faible propension à articuler, justifier et faire valoir leurs points de vue et leurs intérêts ? Comment les acteurs partenaires de ces recherches négocient-ils leur place dans le processus de construction de savoirs (labels utilisés, etc.) ?

 

Notes


1. François Dubet, Le déclin de l’institution, Paris, éd. Seuil, 2002.

2. François Ella, Joëlle Kivits, « La recherché interventionnelle en santé publique : partenariat chercheurs-acteurs, interdisciplinarité et rôle social » », in Santé Publique, Vol. 27, n°3/2015 p. 303-304.

3. Kurt Lewin, « Action research and minority problems », in G. W. Lewin (ed.), Resolving social conflicts, New York, Harper & Row, 1948, p. 34-46.

4. Michel Wieviorka, Neuf leçons de sociologie, Paris, Robert Laffont, 2008, p. 105-106.

5. Alain Touraine, La sociologie de l’action, Paris, Seuil, 1965 ; Production de la société, Paris, Seuil, 1973 ; Le retour de l’acteur, Paris, Fayard, 1984.

6. Ibid., p. 105.

7. François Houllier, Jean-Baptiste Merilhou-Goudard, (dir.), « Les sciences participatives en France. Etat des lieux, bonnes pratiques & recommandations », Rapport pour le Ministre de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, février 2016, p. 13.

 

Bibliographie indicative


Sandra Laugier, « La participation, nouvelle ressource de la connaissance », note de cadrage CNRS, septembre 2016.

Ministère de l'Education nationale et de la recherche, « Les sciences participatives en France. Etat des lieux, bonnes pratiques et recommandations », février 2016.

Jarg Bergold, Stefan Thomas, « Participatory research methods : a methodological approach in motion », in Qualitative social research, Vol 13, janvier 2012, http://www.qualitative-research.net/index.php/fqs/article/view/1801/3334, consulté le 19/09/2016.

François Dubet, Le déclin de l'institution, Paris, éd. Seuil, 2002.

François Ella, Joëlle Kivits, « La recherché interventionnelle en santé publique: partenariat chercheurs-acteurs, interdisciplinarité et rôle social » », in Santé Publique, Vol. 27, n°3/2015 p. 303-304.

Michel Wieviorka, Neuf leçons de sociologie, Paris, Robert Laffont, 2008.

Kurt Lewin, « Action research and minority problems », in G. W. Lewin (dir.), Resolving social conflicts, New York, Harper & Row, 1948, p. 34-46.

Alain Touraine, La sociologie de l'action, Paris, Seuil, 1965.

Alain Touraine, Production de la société, Paris, Seuil, 1973.

Alain Touraine, Le retour de l'acteur, Paris, Fayard, 1984.

François Houllier, Jean-Baptiste Merilhou-Goudard (dir.), « Les sciences participatives en France. Etat des lieux, bonnes pratiques & recommandations », Rapport pour le Ministre de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, février 2016.

 

Mise à jour le Mardi, 09 Mai 2017 08:02  

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